Qu’arrive-t-il si, au cours de l’étude d’une maladie donnée, un chercheur découvre une mutation génétique liée à cette maladie dans un échantillon de tissu fourni par un participant à l’étude? Qu’arrive-t-il si le chercheur découvre quelque autre variante génétique complètement accessoire à ce qu’il cherche? Doit-il divulguer ces résultats au participant?
En réalité, cette question simple en apparence n’a pas de réponse simple. La façon de faire des chercheurs dépend de divers facteurs dont l’exactitude et la validité cliniques des résultats des tests – en soi un sujet de controverse – la nature de la maladie en question, curable ou non, et le droit du participant de savoir ou de ne pas savoir. L’information donne-t-elle une orientation claire sur les mesures à prendre? Est-elle porteuse d’une certaine incertitude?
« Depuis à peu près cinq ans, on observe une augmentation de la littérature en faveur de la communication des renseignements individuels aux participants d’une étude, commente Mme Béatrice Godard, bioéthicienne à l’Université de Montréal. Le plus souvent, maintenant, on offre aux participants l’accès aux résultats généraux des recherches – parfois on leur donne le numéro d’une personne-ressource avec qui ils peuvent communiquer pour en savoir plus sur les données scientifiques publiées, mais pas les résultats individuels. »
Avec son équipe, Mme Godard analyse les répercussions sur le plan de l’éthique de la communication des résultats de recherche génétique aux participants des études, dans le cadre d’un projet GE3LS intégré au projet intitulé Identification et caractérisation des gènes impliqués dans les maladies cérébrales courantes du développement, codirigé par Guy Rouleau et Pierre Drapeau du Québec.
Mme Godard et ses collègues ont fait des enquêtes auprès de familles qui avaient donné des échantillons de sang dans le cadre d’un projet de recherche précédent sur l’autisme dirigé par M. Rouleau. On demandait aux participants, dans l’enquête anonyme, s’ils auraient souhaité recevoir les résultats génétiques individuels dans le cadre de l’étude et si oui, pourquoi ils voulaient l’information et qu’est-ce qu’ils avaient l’intention d’en faire. (Le questionnaire indiquait clairement qu’il s’agissait de questions théoriques étant donné qu’aucun résultat individuel de cette étude ne serait communiqué.)
Une majorité écrasante – 98 % – des répondants a indiqué qu’elle souhaitait avoir accès aux résultats de recherche individuels de sa famille.
« Ce pourcentage m’a vraiment étonnée, dit Mme Godard. Dans la littérature, le plus souvent, seulement 30 % environ des répondants veulent connaître les résultats qui les concernent. Il faut par contre voir ce sur quoi porte l’étude. Si elle a trait à la maladie de Huntington, par exemple, il est plus probable que les résultats individuels soient la cause de détresse psychologique que dans le cas de l’autisme parce que les conséquences pourraient être plus graves. Dans le cas de la maladie de Huntington, nous savons que la personne porteuse du gène souffrira inévitablement des effets débilitants de cette maladie incurable. Il y a donc moins de gens susceptibles de vouloir connaître les résultats individuels pour cette maladie. »
« L’autre fait saillant a trait aux parents qui veulent le plus souvent connaître l’information qui concerne leurs enfants; ils s’en sentent responsables et le fait d’avoir les résultats des tests génétiques familiaux pour l’autisme leur donne l’espoir de pouvoir faire quelque chose sur cet état dans l’avenir. » Cette observation vaut particulièrement dans les cas où les parents peuvent chercher à obtenir un diagnostic clinique confirmé et l’accès à des services de soutien qui pourront aider leur enfant en temps opportun.
Mme Godard a également constaté avec étonnement que les participants aux études auraient voulu recevoir les résultats des tests génétiques individuels, même s’ils étaient négatifs, et qu’ils préféraient les recevoir par lettre, plutôt qu’en personne ou au téléphone.
« Nous présumons parfois que les gens veulent connaître les résultats en face à face, ou qu’ils souhaitent du counselling, mais dans ce sondage, les gens nous ont clairement dit qu’ils n’y tenaient pas. »
Selon Mme Godard, le souhait d’en savoir plus sur sa propre information génétique « fait partie d’un mouvement général contre le paternalisme en médecine et en recherche, un signe de réciprocité entre les chercheurs et les participants aux études ».
D’après les constatations de Mme Godard, certains participants estiment que la recherche est trop unilatérale et qu’ils n’en retirent pas suffisamment d’avantages. « De nombreux répondants au sondage ont dit qu’ils se sentaient « utilisés ». Ils ont dit : « Souvent, on nous demande de donner un échantillon de sang, mais quand vient le temps de nous donner de l’information, il n’y a personne, ou on ne veut pas nous donner de renseignements pour nous protéger ».
« Nous reconnaissons de plus en plus l’autonomie de la personne. Si quelqu’un peut comprendre pourquoi nous faisons des recherches sur la génétique de l’autisme, par exemple, il ou elle comprendra probablement l’information qui lui sera communiquée à la fin de la recherche. » Mme Godard, qui fait partie de nombreux comités et conseils d’éthique en recherche, espère que son étude contribuera à éclairer les décisions des chercheurs sur les résultats génétiques individuels qu’ils devront ou non communiquer aux participants dans les études génétiques futures.
Deux autres projets intégrés, tous deux en Ontario, portent sur des questions semblables, si semblables, en fait, que les deux chercheurs GE3LS ont décidé d’unir leurs efforts.
Même s’il n’y a pas de financement mis en commun ou partagé, Fiona Miller et Robin Hayeems, toutes deux de l’Université de Toronto, ont examiné les attitudes des participants concernant la communication des résultats individuels de la recherche en génétique dans le contexte d’une étude à grande échelle sur l’autisme dirigée par M. Stephen Scherer et une autre sur la fibrose kystique, codirigée par MM. Peter Durie et Julian Zielenski.
Les deux chercheuses ont décidé de collaborer et d’examiner la même question, mais du point de vue du chercheur. « Au lieu d’examiner seulement ce que pensent les participants de la communication des résultats, dit Mme Hayeems, nous avons décidé d’examiner les attitudes et les processus de prise de décisions des chercheurs à cet égard, car à notre avis, l’obligation de divulgation ne devrait pas être seulement fonction de ce que les participants souhaitent. »
« Cette collaboration nous permet de faire une étude de cas comparative de deux états différents, l’autisme et la fibrose kystique, explique Mme Hayeems. Elle a créé une belle synergie et nous permet d’explorer plus en profondeur l’influence du contexte sur les résultats des recherches. Cette collaboration nous est apparue comme une occasion d’obtenir une efficacité et une influence statistiques accrues ».
Tout d’abord, Mme Hayeems a mené un sondage pilote auprès des familles qui participaient à une étude sur la fibrose kystique afin de se faire une idée de ce que pensaient ces familles de la communication des résultats.
« Je voulais utiliser un exemple véritable. L’étude sur la fibrose kystique avait récemment publié une nouvelle conclusion dans une revue scientifique, également annoncée par voie de communiqué. J’ai utilisé cet exemple pour connaître les attentes des familles quant à l’information que devaient leur communiquer les chercheurs et j’ai évalué comment elles interprétaient l’information qu’elles avaient obtenue. »
Les résultats du sondage pilote ont montré à Mme Hayeems que la plupart des familles avaient « des attentes élevées à l’égard de l’information qu’elles s’attendaient de recevoir des chercheurs ».
Selon elle, toutefois, ce ne sont pas seulement les familles qui s’attendent à ce que les chercheurs leur communiquent les renseignements individuels; on constate également que « certains chercheurs eux-mêmes veulent aussi renseigner davantage les participants, ce qui leur paraît un moyen de « compenser le temps passé à participer à l’étude ».
« Nous avions observé le phénomène suivant dans des travaux précédents de Fiona sur l’autisme : dans certains cas, la recherche est semblable aux soins cliniques. L’instinct – en particulier celui des chercheurs cliniciens – est de fournir l’information aux patients. Cette façon de faire commence à estomper les frontières entre le rôle de chercheur et celui de clinicien. Ajoutez à cela l’absence de services cliniques dans certains domaines, particulièrement dans le cas de l’autisme, et vous constaterez que les chercheurs veulent de plus en plus aider les familles qu’ils étudient. Ce n’est peut-être pas, cependant, une responsabilité que les chercheurs peuvent convenablement endosser. »
Pour mieux comprendre les facteurs qui semblent motiver les décisions des chercheurs de divulguer ou non des renseignements individuels, Mmes Hayeems et Miller ont conçu un sondage à l’intention des chercheurs internationaux. L’équipe a fini de recueillir les données de sondage et selon Mme Hayeems, tout le monde est « en plein dans l’analyse des données », qui devrait s’achever au cours des prochains mois.
« Nous voulons explorer la nature de ce nouveau sentiment d’obligation de communiquer les résultats aux participants des études. L’argument selon lequel les participants devraient systématiquement recevoir tous les résultats des recherches peut parfois ne pas tenir compte du contexte. De nombreux facteurs peuvent influencer la décision d’un chercheur, notamment la signification clinique des résultats, la nature des services là où il vit, la nature des liens avec le participant, la solidité des résultats et la possibilité de les reproduire. »
Mme Hayeems propose, lorsque les données de recherche sont incertaines, que les chercheurs s’acquittent de leur responsabilité de communiquer avec les participants de l’étude en publiant des bulletins généraux qui soulignent les progrès de la recherche et les derniers faits nouveaux dans le domaine.
Si les résultats des recherches scientifiques sont provisoires ou encore aux premiers stades de la compréhension, peut-être vaut-il mieux ne pas les divulguer. Le souhait de respecter l’autonomie d’une personne peut ne pas suffire à justifier la divulgation systématique de tous les résultats de recherche individuels. »
La communication des résultats génétiques individuels aux participants d’une étude est une question très complexe qui dépend de nombreux facteurs différents, entre autres les suivants :
- Quelle est l’exactitude, la validité et l’utilité cliniques d’un test génétique mené à des fins de recherche? Le test est-il aussi technologiquement et scientifiquement sûr que celui qui serait effectué dans un contexte clinique pour obtenir un diagnostic?
- Quel est le degré de certitude ou de prévisibilité que la mutation génétique observée causera une maladie ou un état connu?
- Le chercheur, ou un membre de l’équipe de recherche, est-il qualifié pour établir ce diagnostic? La mutation est-elle liée à l’objectif même de l’étude pour laquelle le chercheur possède probablement un degré de spécialisation ou est-elle un résultat complètement accessoire que le chercheur ne sait pas interpréter?
- Quelle est la nature de l’état ou de la maladie? Quelle est l’ampleur des répercussions sur la santé ou la reproduction d’une personne et/ou de sa famille?
- Si on lui révèle une information, la personne pourra-t-elle influencer l’issue et agir à temps? L’information porte-t-elle sur une maladie qui surviendra plus tard dans sa vie ou qui sera mortelle et pour laquelle il n’existe aucun traitement ou médicament connu? Même s’il n’existe aucune intervention possible, est-ce quelque chose que la personne voudrait savoir pour s’y préparer, ou s’agit-il de renseignements qui, sans probabilité aucune d’avantages, seront probablement la cause de souffrance ou de détresse excessive?
- À quelle information le participant s’attend-il après les tests effectués dans le cadre de la recherche? Lui a-t-on expliqué les répercussions de l’obtention ou non de résultats individuels? A-t-il exprimé le souhait de savoir ou de ne pas savoir?
- Qu’en est-il du chercheur? Est-il le clinicien traitant qui a un devoir de divulgation? Est-il un spécialiste autre qu’un médecin et a-t-il néanmoins un devoir « moindre » sur le plan juridique ou moral de divulguer les résultats?
- Si le chercheur n’est pas médecin et qu’il décide de divulguer les renseignements, devrait-il les dire directement au participant ou communiquer ces renseignements à un professionnel de la santé qui pourrait aider à vérifier et à interpréter les résultats, répondre aux questions du participant et lui offrir son aide? Dans ce dernier cas, les résultats des tests génétiques deviendront-ils alors un élément du dossier clinique de la personne, ce qui pourrait menacer ses chances d’obtenir de l’assurance ou un emploi? La personne connaît-elle le risque possible de discrimination et est-elle prête à l’assumer?