Questions et réponses en compagnie de M. Hub Zwart, directeur scientifique du Centre for Society & Genomics, Université Radboud de Nimègue, Pays-Bas
M. Hub Zwart est un philosophe engagé à fond dans des projets de recherche en génomique, un professeur de philosophie dans une faculté des sciences et dernier qualificatif, mais non le moindre, un chercheur qui étudie la méthodologie de la recherche intégrée. Il occupe un poste d’observation exceptionnel dans le monde de la recherche intégrée des sciences sociales et des sciences humaines.
Les travaux de recherche de M. Zwart sont axés sur les questions épistémologiques et éthiques en sciences de la vie; par le passé, il s’est intéressé à la biomédecine, à la recherche avec des animaux et à la recherche environnementale, mais il se préoccupe maintenant surtout de la génomique. En Europe, ce domaine de la recherche en sciences sociales et en sciences humaines est le plus souvent connu par le sigle « ELSA » – à savoir la recherche intégrée sur les aspects éthiques, légaux et sociaux de la génomique.
M. Zwart ne travaille pas seulement à des projets scientifiques intégrés – il fait également « partie intégrante » de la faculté des sciences de l’Université Radboud de Nimègue où il est professeur à temps plein au département de philosophie et d’études scientifiques, et directeur scientifique du Centre for Society & Genomics. Le Centre est financé par l’initiative néerlandaise de génomique et il est établi à la faculté des sciences même.
« On me considère à la faculté comme le philosophe “ de service”, dit M. Zwart. En règle générale, les chercheurs en sciences de la vie se préoccupent de leurs travaux et des répercussions sociétales qui peuvent en découler. Nous avons une préoccupation commune : étudier et expliciter les questions qui se font jour dans les nouveaux domaines des sciences de la vie. »
Dans son rôle au Centre, il étudie également les méthodologies des projets intégrés ou leur « elsification », néologisme qui désigne « l’intégration de la recherche sociétale aux programmes technoscientifiques à grande échelle ».
Dans « What is ELSA genomics? », article rédigé en collaboration avec Annemiek Nelis pour la série Science et Société sur la recherche de convergence de l’European Molecular Biology Organization, M. Zwart examine les avantages de la recherche ELSA intégrée, tant pour la génomique que la société, les défis à relever et les « possibilités de renforcer la qualité didactique et la solidité sociétale d’ELSA ».
Impact a joint M. Zwart à sa résidence à Nimègue.
Vous dites que la génomique ELSA est un « style particulier » de recherche. Pouvez-vous expliciter?
L’une des caractéristiques uniques de la génomique ELSA est ce que j’appelle la « proximité ». Les chercheurs dans ce domaine sont intégrés à un grand programme de recherche, de sorte qu’ils sont très proches de la recherche scientifique, tout en réfléchissant de manière critique à des questions sociales. Lorsque les chercheurs œuvrent dans des domaines plus traditionnels de l’éthique ou de la philosophie des sciences, ils travaillent généralement à distance.
Je me dois de dire que ces travaux s’inscrivent véritablement dans un continuum et ne sont pas en dichotomie. Il est difficile de faire une nette distinction entre la recherche intégrée et non intégrée; les stratégies sont en fait très différentes. La plupart des projets se situent quelque part entre l’intégration et l’indépendance; il y a toujours un certain degré d’intégration et un certain degré d’autonomie. Chaque projet est différent aussi : certains doivent se faire dans très grande proximité, tandis que d’autres bénéficient d’une certaine distance. En règle générale, toutefois, l’intégration est importante en génomique.
Génome Canada vous a demandé de faire partie de très nombreux comités d’évaluation par des pairs. Comment la génomique ELSA se compare-t-il au programme GE3LS canadien?
Au Canada on y fait une distinction très claire entre la recherche autonome et la recherche intégrée, bien qu’il y ait maintenant plus de projets intégrés que l’inverse. Il s’agit évidemment, dans les deux cas, de façons légitimes et intéressantes de faire de la recherche.
En Europe, la génomique ELSA est de toute évidence axée sur le secteur de la santé, bien que les aliments soient aussi importants. Par ailleurs, au Canada, la génomique est un domaine au spectre très large, de sorte que les questions soulevées par GE3LS ont aussi une très grande portée. Des domaines comme la génomique environnementale, la biorestauration et les biocarburants sont bien développés au Canada, alors qu’en Europe, ils sont sous-représentés. Vous faites également le séquençage du génome de parasites et d’hôtes en foresterie et dans les pêches, par exemple. Nous n’avons pas beaucoup exploré ces domaines en Europe. Donc, je le répète, un vaste programme de recherche soulève de vastes questions sociétales.
Quels sont, à votre avis, certains des grands défis de la recherche intégrée?
Tout d’abord, toute la recherche en sciences de la vie se développe très rapidement et réussir à suivre cette cadence est en soi un énorme défi.
On court aussi le risque de perdre le recul et ainsi de moins bien réussir à garder un point de vue critique. On pourrait aussi percevoir ce manque de recul et des tiers pourraient penser qu’on est biaisé.
Les avantages l’emportent-t-ils sur ces risques?
À mon avis, même si les chercheurs risquaient de perdre leur perspective critique, ils devraient courir le risque. Premièrement, la proximité que procure la recherche intégrée permet de poser des questions très pertinentes – plus pertinentes qu’à distance. La proximité avec la recherche permet de faire des liens entre les questions critiques exprimées par les chercheurs et la société et l’évolution proprement dite de la recherche. La proximité permet aussi de faire des critiques très précises et justes.
Deuxièmement, on peut également plus facilement discerner les enjeux émergents dans ce nouveau domaine. Dans les années 1990, les philosophes, les éthiciens et d’autres spécialistes des sciences sociales ont participé à des débats sur l’impact de la biotechnologie, mais leurs voix se sont fait entendre plutôt tard; on disposait déjà des résultats de recherche. Une intégration véritable permet de prévoir ce que l’avenir réserve. On peut prévoir les enjeux sociétaux émergents alors que la recherche est encore à l’étape du laboratoire et structurer de manière prévisible le débat au lieu de réagir au débat qui a déjà cours.
Quelles mesures les chercheurs peuvent-ils prendre pour éviter ce manque de recul?
Il faut garder intacte à tout moment sa capacité de discernement critique. Se tenir au courant de tout ce qui s’écrit dans son domaine, de ce qui se dit et se vit dans sa propre communauté est une de ces façons. De plus, dès le départ, on peut en appeler à la participation de différents intervenants dans la société. Ces personnes poseront probablement des questions différentes et élargiront le point de vue du chercheur.
D’après mon expérience, je ne vois pas beaucoup de conflits entre les rôles des chercheurs en sciences sociales et en sciences humaines et ceux des scientifiques avec lesquels ils font équipe dans un projet scientifique. La proximité permet de devenir plus critique que s’il faut poser des questions à distance. Mieux on est informé, mieux notre interaction peut être et mieux on peut participer au dialogue. Il y a peut-être un paradoxe, mais pas un conflit.
Quel est l’avenir pour la génomique ELSA?
La génomique s’intègre aux sciences de la vie, de sorte qu’elle devient de plus en plus ce que j’appelle une « science normale », ce qui a deux répercussions. Premièrement, les domaines plus traditionnels passent du laboratoire à la pratique. Les questions correspondantes deviennent également plus concrètes : l’objectif central devient alors de s’interroger sur les formes de gouvernance et la mise en œuvre des politiques. En même temps, l’émergence de nouveaux domaines en « omique » tels que la protéomique, la transcriptomique et la métabolomique, de même que les découvertes dans de nouveaux domaines tels que la biologie des systèmes, la biologie synthétique et les biomatériaux, nous emmènent sur des terrains totalement inexploités.
Même en nous engageant dans ces deux directions différentes – à savoir l’application pratique des domaines établis et les nouveautés des domaines émergents – la proximité demeure importante. À mesure que la recherche trouve de plus en plus d’applications, il est important de maintenir sa contribution pour aider à formuler le programme stratégique. Il nous faut, dans les nouveaux domaines, pouvoir prévoir et formuler les questions qui se posent au sujet des nouvelles technologies émergentes.
Une chose est certaine toutefois : l’intégration est là pour rester.