La génomique des forêts
La plupart des Canadiens ne s’arrêtent pas souvent pour penser aux arbres. Comme
les poissons qui ne se rendent pas compte qu’ils vivent dans l’eau, nous vivons
dans un pays si riche en forêts que nous tenons simplement les arbres pour acquis.
Cette attitude complaisante peut se comprendre; après tout, les forêts et autres
terrains boisés couvrent environ 46 p. 100 de la masse continentale du Canada, soit
quelque 400 millions d’hectares. Les forêts canadiennes représentent jusqu’à 10
p. 100 du couvert forestier mondial, environ 30 p. 100 de la forêt boréale, plus
de 25 p. 100 de la forêt pluviale tempérée et 25 p. 100 des milieux humides de la
planète. La foresterie fait d’ailleurs partie intégrante de l’économie de notre
pays et a produit plus de 81 milliards de dollars en 2004.
La hausse de la demande, de même que les changements climatiques du globe qui menacent
d’accroître la fréquence des sécheresses et d’augmenter les températures, exercent
cependant de plus en plus de pressions sur les ressources forestières de notre pays.
La lutte contre les insectes nuisibles comme le dendroctone du pin ponderosa constitue
l’un des grands défis à relever pour maintenir les forêts en santé. En 2004, les
insectes ont détruit plus de forêts que le feu ou l’exploitation industrielle. On
prévoit aussi que les changements climatiques feront augmenter les infestations.
Comme une grande partie des forêts canadiennes se trouvent dans des régions éloignées,
leur exploitation et le transport connexe coûtent cher et ne sont pas faciles. Par
conséquent, les ressources sont rares dans de nombreuses régions du pays, et il
nous faut considérer les arbres différemment.
Mme Anne-Christine Bonfils, coordonnatrice de la recherche au Service canadien des
forêts, affirme que « les pénuries de ressources accessibles obligent à produire
davantage de produits forestiers à partir de moins de terres. La plantation des
meilleurs arbres possible représente l’un des moyens d’y parvenir ».
Comment fait-on pousser un meilleur arbre? La réponse réside dans l’amélioration
génétique. Tous les ans, le Canada met en terre des millions de plants et de plus
en plus, ces derniers proviennent de programmes d’amélioration des arbres. Avec
l’aide de la génomique, les chercheurs mettent maintenant au point de nouveaux outils
qui facilitent l’amélioration des arbres. L’un des nouveaux outils est le projet
« Treenomix », qui vise à explorer de nouvelles approches en foresterie.
Cette initiative de 11 millions de dollars est financée par Génome Canada et Génome
Colombie-Britannique. MM. Jörg Bohlmann et Kermit Ritland, tous deux de la Colombie-Britannique,
en sont les codirecteurs.
Les chercheurs de Treenomix examinent le fonctionnement des gènes et des protéines
de l’épinette et du peuplier à divers stades de développement du bois et dans différentes
circonstances, par exemple sous l’attaque d’insectes ou en période de sécheresse.
Grâce à leurs observations, ils peuvent situer exactement des régions génétiques
associées à des traits souhaitables comme la résistance aux insectes, la tolérance
aux agents de stress et la formation du bois.
Mme Bonfils explique : « Ces travaux nous permettent notamment de déterminer
des "marqueurs" génétiques (régions sur un chromosome associées à des traits particuliers)
sans avoir à attendre que l’arbre atteigne la maturité pour observer les traits.
Il faut ainsi beaucoup moins de temps pour repérer les meilleurs arbres. »
« Ce projet est très intéressant parce que nos travaux se font à partir de
programmes d’amélioration des arbres existants, affirme M. Bohlmann. Il n’y a pas
de modification génétique. Il s’agit en fait d’acquérir et de mettre en œuvre de
nouvelles connaissances et de nouvelles technologies, à l’aide de méthodes éprouvées. »
En plus des avantages évidents qu’en retirera l’industrie forestière, les connaissances
et les outils obtenus par le biais du projet Treenomix pourraient procurer également
des avantages importants sur le plan environnemental. Les arbres peuvent, par exemple,
absorber le dioxyde de carbone excédentaire dans l’atmosphère et fournir la biomasse
nécessaire aux biocarburants comme l’éthanol.
Le projet Treenomix, réalisé en collaboration avec des partenaires de la Suède et
des États-Unis, a déjà produit une carte du génome du peuplier et révélé de nouveaux
renseignements sur les systèmes de défense du peuplier contre les insectes. Les
résultats des recherches sont maintenant mis à la disposition du ministère des Forêts
de la Colombie-Britannique, de l’industrie forestière et du grand public.
Compte tenu des nouveaux agents de stress qui rendent l’avenir incertain, la génomique
offre d’importantes nouvelles connaissances et technologies qui assureront la pérennité
des forêts canadiennes. Grâce à des projets comme Treenomix et d’autres projets
analogues, les Canadiens continueront de voir à la fois la forêt et ses arbres pendant
encore des générations.